baron de courset

                    Le château de Conteval par Michel PARENTY
voir notice à paraître in" Châteaux et maisons de campagne du boulonnais" tome II

    Cette histoire, qui se déroule à la fin du XVIIIe siècle, dans l’agreste Boulonnais, est d’abord celle d’une destinée humaine entraînée dans un tourbillon, ascensionnel et soutenu, depuis le pieds du Mont-Hulin jusqu’aux lisières entamées – et bien entamées d’ailleurs – de la forêt de Boulogne, alors forêt du roi.
Dans les étapes de sa genèse, le récit est comparable à celui de Perrette et du pot au lait, mais c’est bien la seule similitude.
Son dénouement heureux ne tarde pas à démentir la morale du grand fabuliste.
À la différence de Perrette, en effet, François ne trébuche pas, bien au contraire.
M. Delporte entreprend et réussit et lorsque le temps vient pour lui de passer la main, « Delporte frères », ses fils, comme un seul homme, prennent la relève et entreprennent et réussissent à leur tour.
Mais les coups de clairon répétés de leurs prouesses avivent les plus sourdes jalousies. Toujours latentes lorsque éclate la Révolution, elles trouvent, dans cette période de remise en cause générale, un terreau fertile pour les révéler au grand jour. Cependant, sans rien céder, « Delporte frères » combattent leurs détracteurs et échappent au pire. Après la Terreur, ils retrouvent progressivement leur place enviée.

                     Du Choquel au Fond-de-Pernes

    Issu d’une famille de laboureurs, elle-même descendante de tant de vieux noms du pays, François Delporte, né à Saint-Martin-Choquel en 1707, épouse la fille du propriétaire d’un bien attenant à la forêt du roi, à Conteville, et, précisément, débute dans la vie en tant que commis des adjudications des coupes de cette forêt. Bien après, on rapporta, non sans malice, que « dans peu de temps il trouva lui-même le secret d’être marchand de bois et de s’établir en la basse ville de Boulogne… »
Quoi qu’il en soit, maintenant le pied à l’étrier, François Delporte innove ; sa botte secrète ! C’est tout d’abord la production du savon noir qui l’inspire.
Fabriqué ailleurs jusqu’en çà, il va maîtriser progressivement la chaîne complète : l’achat de terrains pour la culture de la graine, la construction d’un moulin pour la moudre… Puis vient le temps du savon blanc de Marseille et, enfin et surtout, celui de la grande affaire des moutons.mouton
Au début, il louera les terrains pour les faire paître, ces fameux moutons d’origine anglaise qu’il avait fait sortir clandestinement de leur pays. C’est qu’en France nous avions quelques lacunes à combler, pour ne pas dire de gros progrès à faire, dans l’élevage des ovins et il y avait, là encore, matière à innover aussi bien dans la qualité de la laine que dans son peignage et son tissage. À force de peine, François Delporte parvint à fabriquer des étoffes tricotées d’une qualité et d’une beauté égales à celles de l’Angleterre. Voilà qui méritait haute récompense. Elle vint, en décembre 1776, du roi Louis XVI lui-même qui constatait que François Delporte avait « enlevé aux Anglois, une branche de commerce qui faisoit sortir des sommes considérables »du royaume. Cette récompense n’est autre que son anoblissement et celui de ses fils.

                     Le Fond-de-Pernes

     Messire François Delporte allait-il en rester là ? Point du tout ! Trop encouragé par ces succès, ces reconnaissances, il se sentait pousser des ailes, et en particulier, était déterminé à entreprendre l’élevage à grande échelle. Mais, pour ce faire, il fallait des terrains conséquents qu’il ne possédait pas. Personne ne doute, un seul instant, qu’il les acquerra avec son habilité coutumière, amplifiée par celle de ses fils.
de la platiereFrançois Delporte vérifie, une fois encore, qu’on ne risque jamais rien à essayer, si ce n’est de réussir, en sachant, à la vérité, se ménager les appuis politiques nécessaires. En 1779, un arrêt du Conseil d’état lui accorde la concession de quatre cents arpents (deux cent trente hectares environ s’il s’agit d’arpents des eaux et forêts) au triage de la Blanque-Glaud, dans la forêt du roi
– le domaine public ! –, passant outre la protestation des administrateurs concernés qui prétendaient, avec raison, que « le roi perdroit un revenu de 3 100 livres… »
Si les Delporte avaient déjà stimulé bien des jalousies à Boulogne, désormais la campagne allait, elle aussi, se montrer hostile à leur égard. Cette amputation réduisait, en effet, le droit de parcours pour les habitants des paroisses alentour qui, exaspérés, actionnèrent en justice mais sans succès. La contrepartie à cette concession, pour François Delporte, décédé l’année suivante, et ses fils, était l’entretien à leurs frais, pendant vingt ans, d’un troupeau composé de mille moutons et quatre-vingts béliers suivant « le régime et la manière angloise ».
Les rapports des premières inspections soulignent bien des difficultés qui, au fil du temps, s’aplanissent. Bientôt les éloges dithyrambiques ne se comptent plus. Le baron de Courset lui-même, savant botaniste boulonnais, vante, dans une communication à la Société d’agriculture de Paris, cet établissement qu’il connaît bien. Et Jean-Marie Roland de La Platière, à son tour, inspecteur des manufactures à l’intendance de Picardie, cheville ouvrière de l’attribution de la concession, se manifeste de nouveau. Il rédige pour la célèbre encyclopédie méthodique de Panckoucke, un long article, de huit pages avec planche, sur les bergeries de la ferme de Conteval représentées en plan et en coupe.

                     Le château de Conteval et ses jardins.

     C’est à cette époque que les frères Delporte entreprennent la construction de Conteval, symbole de leur réussite. Inspirée de l’architecture d’outre-Manche, cette demeure, double en profondeur, élevée entre 1785 et 1789, est munie de cours anglaises, cas unique, me semble-t-il, dans le Boulonnais rural. Même si des travaux sont entrepris au début du XIXe siècle, ils ne changent pas fondamentalement l’élévation des façades et la distribution de la maison, proches de descriptions datées de 1826 et 1833 : « construction, brique et pierre, recouverte de mortier, décorée de pilastres et pierre de taille sur les angles et couverte d’ardoises ». Rien, aujourd’hui, n’est à retrancher.
Quant au site d’édification, il n’est pas choisi au hasard par les propriétaires. Ils se sont conformés aux règles du XVIIIe siècle relatives aux « jardins de propreté » accompagnant ordinairement les maisons de plaisance : une bonne terre, de l’eau raisonnablement et, critère indispensable, une belle vue...
À n’en pas douter, les frères Delporte conçoivent cet écrin sous la dictée magistrale du baron de Courset. Un féerique décor végétal est imaginé par l’intelligence du jardinier et influencé par la mode du temps, certes, mais est aussi inspiré, guidé, par le saisissant relief du terrain et la diversité des sols qui le couvre.
Mais tandis que les moutons broutent l’herbe du Fond-de-Pernes, l’histoire suit son cours, avançant même à grands pas. La Révolution est proche. Avant même qu’elle n’éclate, la rédaction des cahiers de doléances donne l’occasion aux villageois des environs de vider leur rancœur.
« Les habitants de la paroisse demandent à être écoutés au sujet de la concession du fonds de Pernes que les sieurs Delporte ont surpris au Conseil […] Les sieurs Delporte se sont emparés en sus de plusieurs arpents de la même forêts pour joindre à deux maisons qu’ils ont dans la paroisse ». Les Delporte ne passent pas inaperçus, non plus, dans les cahiers de l’assemblée générale des députés des trois états du Boulonnais. Mais ils répliquent à toutes les attaques par une argumentation étayée. Ils seront maintenus dans la possession du Fond-de-Pernes. On se souviendra néanmoins, qu’en 1792, leur ami Roland de La Platière, appui de toujours, est ministre de l’Intérieur et ce jusqu’à sa fin tragique au cours de la terrible année 1793. À ces heures les plus sombres de la Terreur, les frères Delporte sont emprisonnés comme ex-nobles mais échappent à la guillotine.
Libérés le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), à la chute de Robespierre, ils repartent de plus belle dans la vie. À partir de 1796, societe d agricultureFrançois Delporte, l’un des frères, jette même, avec d’autres notables – notamment Courset –, les bases de la Société d’agriculture et des arts de Boulogne et, en 1805, mieux encore, alors que Napoléon monte sur le trône impérial, François Delporte s’assoit dans le fauteuil majoral de Boulogne. Restés longtemps dans l’indivision, les frères Delporte se décident enfin, en 1813, à partager les biens hérités de leurs parents. Le château de Conteval revient à Claude-Marie-François Delporte de Conteval, vivant de son bien à Paris, ancien capitaine de cavalerie. Depuis de nombreuses années déjà, il avait, en effet, donné à cette propriété, le nom de Conteval, fief en l’air qu’il avait acquis sur la paroisse de Samer et fait atterrir à La Capelle. Lorsqu’il meurt sans enfant, cinq ans plus tard, sa nièce, Mme de Courson, née Alexandrine Delporte, fille du maire de Boulogne décédé peu après, hérite du château et de la ferme. M. de Courson poursuit quelque temps l’œuvre de son beau-père et de ses oncles. Mais installés en Bretagne, les Courson finissent par vendre Conteval dans les années 1830. La belle aventure des moutons prend fin. Le domaine, change alors souvent de mains et le beau parc, après quelques regains, sombre dans le fouillis végétal. Mais, par bonheur, les jardins ont de la mémoire…